Au-delà de la raison

Par Cédric (QueST)
 

[NdTB : ceci est le fameux texte de Quest auquel vous devrez trouver une suite. Bien entendu, votre travail sera récompensé (cf. édito) alors bonne chance !]

Les douze coups de minuit sonnèrent à Big Ben, déchirant le pesant et angoissant silence qui régnait sur Londres. Malgré le manque d'éclairage dans les rues, on pouvait discerner, dans le ciel d'un noir d'encre, de gros cumulus, présage d'une nuit de pluie torrentielle comme Londres en connaissait beaucoup depuis le début de cette année 1923. Les rues, désormais désertes, recouvertent d'un linceul de brouillard très opaque, semblaient, à chaque croisement, à chaque coin de porte, à chaque pas... attirer la mort. Soudain, un éclair, tel un coup de poignard surgissant de nulle part, déchira le ciel chargé et stagnant de la capitale. A peine l'éclair avait il disparu que le tonnerre gronda, d'une force, d'une tonalité... empli d'une rare violence, presque surnaturelle. Et, presque aussitot, comme pour confirmer une sentence que l'on sait inéluctable, la pluie se mit à tomber, de plus en plus vite, de plus en plus fort, d'abord par fines gouttes, pour finir en déluge. Comme un mauvais présage...

Dans une rue sombre, baignée par une nuit d'encre, un homme courrait. Tel un pauvre mortel poursuivit par un démon et refusant d'accepter la sentence ultime, il courrait. Pensant échapper à son prédateur, il tourna brusquement dans une ruelle encore plus sombre que la rue précédente, à peine éclairée par la faible luminosité d'un lampadaire lointain et perdu. Tapis dans l'ombre, derrière un tas d'immondices, il attendait, retenant du mieux possible son souffle, rendu rauque par la course effrénée qu'il venait de faire. Aux aguets, tous les sens en action, il scruttait de son repère la rue qu'il venait de quitter, espérant sans doute apercevoir son chasseur passer sans le voir. Jamais cette rue ne lui avait paru aussi sombre, aussi mystérieuse, aussi malsaine, aussi mortelle... Il attendait. Cela dura que quelques secondes, mais pour lui ce fut une éternité. Ne voyant rien venir, il se redressa peu à peu. Ses jambes lui faisaient mal et il avait la tête qui tournait un peu, rien d'exceptionnel après une telle course. Doucement, sans un bruit, il se leva, sans jamais perdre de vue la rue. Alors qu'il allait risquer un regard à l'angle de la ruelle, il eut un mauvais présentiment. Il tourna doucement la tête sur la gauche, pour regarder au fond de la ruelle, espérant sans doute s'être trompé. Au début, il ne vit rien. Pensant avoir revé, il arbora un large sourire, comme un mome qui vient de s'apercevoir qu'il n'a plus peur du noir et qui pense grace à cela avoir chassé les démons de ses nuits. Mais, plus ses yeux s'habituaient à la pénombre, plus le sourire se transformait. De sourire de vainqueur, il devint rictus d'horreur. Deux yeux le fixaient, jaunes, froids, sans expression de sentiment. "Elle" le fixait, tapie dans l'ombre. Mais depuis combien de temps était-elle là, à le regarder en silence ? Quelques secondes ? Minutes ? Depuis toujours ? Peu importait désormais, car le résultat était le même : "elle" était là et "elle" voulait le tuer. Sans savoir pourquoi, surement plus par réaction nerveuse que par folie, il se mit à rire, un rire fort, nerveux,...presque heureux. Il se mit à avancer vers "elle" d'un pas sur et décidé. Il riait toujours. "Elle" ne bougeait pas, le suivant toujours de son regard d'ambre. Il continait d'avancer. "Elle" le regardait, tel un prédateur regardant le dernier acte de bravoure de sa proie, laquelle savait que ce geste était voué à l'échec, mais le faisait quand même, juste pour appaiser une dernière fois sa conscience, dans un ultime soubresaut de fierté et d'honneur. Désormais, il était tout près "d'elle", et il continuait à rire, un rire toujours plus fort, plus nerveux... qui seul brisait le pesant silence de la ville endormie, si absente qu'elle semblait impuissante à agir, si calme qu'elle semblait résolue, si silencieuse qu'elle semblait morte. Soudain, il fut si près "d'elle" qu'il la discerna dans la pénombre. Aussitot, le rire se transforma en cri. Il se mit à reculer d'horreur, le plus vite possible, sans toutefois détacher son regard de son bourreau. L'horreur est si fascinante parfois... En une fraction de seconde, un lueur apparue au fond du regard de la chose et, tel un félin se jettant sur sa malheureuse proie tétanisée, "elle" bondit sur lui. Son dernier réflexe fut de mettre ses mains devant son visage, un acte remontant à l'aube de l'humanité pour ne pas voir, pour ne pas vouloir regarder dans les yeux son destin et l'accepter. "Elle" l'attrapa à la gorge, le faisant tomber sous la violence de son attaque. Il se débattit mais en vain... Il poussa un dernier hurlement, dans lequel tous les sentiments se trouvaient réunis, et son dernier souffle fut pour appeller:

- Neeeeiiilllllll...

Le silence de la nuit ne fut plus interrompu que par ses derniers rles et le bruit des premières gouttes de pluie tapant en rafale sur le sol et les toits, présage d'une nuit de pluie.

Je me réveillais en sursaut à l'appel de mon prénom, couvert de sueur et frissonant encore de la violence de ce cauchemard. La pluie continuait de tomber dehors, aussi fortement que quand je m'étais couché, aussi fortement que dans le cauchemard. Quelle heure était-il ? Soudain, un éclair déchira le ciel si fortement que la lueur éblouit ma chambre et éclaira la pendule. Une heure du matin ! Je me levais et, sans allumer, me dirigeais vers la fenêtre. Là, j'écoutais... Rien... Seul le bruit des gouttes d'eau parvenait à mes oreilles. Doucement, encore un peu ensommeillé, je commencais à fouiller tous les recoins de ma chambre, avant de me diriger vers la porte pour descendre au salon. Au moment où j'allais saisir la poignée, ma raison, ma rationalité, mon esprit carthésien... reprirent le dessus. Je me mis à sourire, un sourire toutefois emplit d'un peu d'inquiétude, en passant à ce que j'allais faire sur un coup de tête. Comme un enfant qui vient de faire un mauvais rêve, et qui fouille sans bruit les recoins de sa chambre afin de vérifier qu'aucun monstre ne s'y dissimule, pret à se jetter sur lui une fois la lumière éteinte, je me laissais aller à une impulsion un peu stupide pour quelqu'un tel que moi. Je me trouvais soudain un peu naif... A mon ge, je me laissais encore influencer par un cauchemard, certe violent mais au demeurant toujours un cauchemard. Un banal cauchemard. Enfin presque... En fait tout aurait été normal si la malheureuse victime n'avait été mon meilleur ami et s'il ne s'était pas fait dévorer par la chose à deux pas de chez moi...

Je ne parvins pas à me rendormir, mon esprit étant trop obnubilé par la vision cauchemardesque de John, et l'incroyable réalisme de ce rêve.

Finalement, je me decidais à descendre au salon vers huit heures, après une rapide toilette. Tout semblait calme, et la pluie continuait inlassablement de tomber. La ville semblait encore endormie. Au moment où je me dirigeais vers mon bureau, on frappa à la porte. Trois coups. Comme trois coups de semonce, comme des appels du destin. Je me précipitais vers la porte, pris d'une peur panique : et si mon rêve avait été prémonitoire ? La porte s'ouvrit... sur le visage ruisselant de Bob, le facteur. Le malheureux était littéralement trempé.

- Bonjour Mr Zeckemis ! lanca-t-il à ma vue.

- Bonjour Bob ! répondis-je, surpris...

- Du courrier pour vous Mr! dit-il en me tendant trois enveloppes, miraculeusement épargnées par la pluie.

- Merci... ! dis-je en les saisissant.

- Au revoir Mr Zeckemis ! dit bob en s'éloignant tout en me regardant d'un air bizarre, peut-être à cause de mon visage creusé, à moins que ce ne soit mon manque de discussion ce matin... Peut-être même les deux...

Je refermais la porte tout en examinant les enveloppes. Une attira mon attention : elle venait d'Amérique. Peut-être Jack ? Non : la lettre avait été postée à New York et Jack vivait à Providence ! Inquiet, je déchirais nerveusement l'enveloppe et parcourais rapidement la lettre. Presque aussitot, je reconnus l'écriture de l'expéditeur : John ! La lettre disait ceci:

"Neil,
Je t'écris de New York à ma descente du bateau. Je suis parti le plus vite possible car je pense faire une découverte sensationnelle. Mais elle comporte des risques. Je pense cependant y arriver, et le monde entier saura... N'essaye pas de venir, ce serait trop long à t'expliquer ici. Ne t'inquiètes pas, j'ai des amis qui m'aident. Je vais te laisser, mon destin m'attend. En espérant réussir et te revoir bientôt,
ton vieil ami,
John"

Dans quel histoire John s'était-il fourré? Dieu seul le savait, et encore... Son goût de l'aventure et du paranormal l'avait déjà entraîné dans les coins les plus reculés du monde; mais cette fois-çi j'avais un très mauvais présentiment... Pas seulement le cauchemard de la veille, mais aussi le ton de la lettre, les mots "risques", "cependant y arriver", "destin"... tout dans cette aventure semblait malsain, jamais auparavant je n'avais resenti un tel semtiment de crainte. John avait beau être quelqu'un de sensé, il y a des choses qui n'échappent pas au flair d'un détective privé. Je décidais donc, malgré les recommandations de John, d'éclaircir cette affaire. J'endossais ma gabardine, prennais mon chapeau et glissait les lettres dans ma poche. Avant de sortir.

La rue était maintenant balayée par un fort vent froid qui rendait la pluie encore plus pénible. J'allais faire signe à un taxi quand, brusquement, je me ravisais. Une idée, somme toute assez stupide, mais que je désirais cependant vérifier. Je remontais la rue vers Saxon Street et, là, me dirigeais vers Nelson Street. Au bout de quelques minutes, j'avais atteint ma destination : le recoin dans lequel j'avais vu John se faire dévorer par la chose, dans mon cauchemard de cette nuit. Tout semblait calme, désert, morbide... J'examinais attentivement le sol et soudain, je ne pus retenir un cri dans lequel se mélangeaient horreur et surprise. Là, sur le sol, à mes pieds, à moitié diluée dans la pluie qui continuait à tomber, une trace de sang ! Je m'agenouillais et l'examinais : pas de doute, c'était bien du sang et il remontait à cette nuit, pas plus. Je commencais à m'affoler. Comment cela se pouvait-il ? John était en Amérique, ce n'était qu'un cauchemard et pourtant... Je cherchais une explication logique, rationnelle, à ce nouveau rebondissement. Peut être un animal, un chat, qui s'était blessé là cette nuit, peut être un oiseau qui s'était fait attrapé par un prédateur vorace, peut-être bien que je n'avais pas vraiment rêvé, que John était bien là cette nuit et qu'il s'était fait dévorer par une chose ressemblant vaguement à un chien gigantesque, peut-être que je devenais fou... Quoi qu'il en soit, coïncidence ou pas, délire mental de ma part ou réalité horrible, ce nouveau et inquiétant faits me poussait à continuer plus que jamais mes investigations. Je revenais sur mes pas et prennais un taxi; peut-être que je trouverais des explications chez John...

Une demi-heure plus tard, j'étais dans Greek Street, devant le large portail qui donnait sur la propriété de John. Je respirais un bon coup et entrais. En remontant l'allée vers la maison, j'examinais le parc qui entourait la vieille demeure de la famille Playford. Tout semblait calme. Je montais les trois marches du perron et frappais à la porte. Peu de temps après, elle s'ouvrit, laissant apparaitre la tête de James, le vieux majordome de la famille. Très grand et maigre, le crne quasiment dégarni, mais une santé à toute épreuve et une vitalité étonnante pour un octogénaire convaincu, James était au service des Payford depuis toujours, et donc connaissait John depuis sa plus tendre enfance. En me voyant, James eut un petit sourire mi-surpris mi-amusé. Sans doûte ma tête des mauvais jours, mon regard affolé... l'amusait, lui qui me connaissait calme et sérieux. Puis, sentant que peut-être la situation n'était pas aussi amusante, il effaça son sourire pour prendre un air plus solennel, sans cependant abandonner son flegme et son humour d'anglais pur sang.

- Mr est-il tombé du lit ou a-t-il besoin de thé ?

- James, ce n'est pas le moment de faire de l'humour, l'heure est grave.

- Veuillez entrer ! dit-il avec une pointe d'inquiétude dans la voix.

Je m'exécutais. Le salon était toujours aussi luxueux et aussi propre : John se vantait d'avoir une des plus belles demeures de Londres et le meilleur majordome d'Angleterre; il n'avait pas vraiment tort dans les deux cas. Mais là n'était pas la question... Je me retournais vers James qui attendait, de plus en plus inquiet, la raison de ma visite fort matinale.

- Où est John ? demandais-je.

- Mr est parti en voyage il y a 15 jours! répondit le majordome avec une certaine hésitation, comme s'il redoutait ce que j'avais à lui dire.

- Pour quelle destination ?

- L'Amérique, enfin je crois...

- Avez-vous eu de ses nouvelles depuis ? Des lettres ?

- Non, rien du tout... Et cela m'inquiète beaucoup !

Je réfléchissais, revoyais toute l'histoire, enfin: l'histoire que j'imaginais, émétais des hypothèses... le tout intérieurement, silencieusement et très vite, comme si le temps jouait contre moi dans cette étrange histoire. James, de plus en plus inquiet, finit par poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis mon arrivée impromptue.

- Que se passe-t-il, Mr ?

- Je pense que John a de gros ennuis, ou est sur le point d'en avoir...

- Quels ennuis, Mr ? demanda James inquiet.

- Je n'en sais rien... Mais j'ai un mauvais pressentiment...

- Racontez-moi tout, Mr !

Je racontais toute l'histoire à James, depuis le début. Si l'histoire du cauchemard le fit sourire, l'histoire de la trace de sang le laissa perplexe, car la coïncidence était troublante. Ce qui l'affola complètement, ce fut la lettre. Là, James fut d'accord avec moi: John devait surement avoir des ennuis et il fallait faire quelque chose. Mais que faire ? Par où commencer ? Peut-être y a-t-il des indices ici, dans la maison, dans le bureau de John. Mon instinct de détective privé refaisait surface, prennait le dessus sur tout le reste et s'activait à une vitesse phénoménale. Je me dirigeais vers le bureau de John, suivi de James, complètement affolé.

Je me mis à tout fouiller, aidé de James. Rapidement, nous fîmes une découverte intéresssante : une lettre d'Amérique pour John datant de plus d'un mois. Le texte était des plus troublants:

"John,
J'ai fait une découverte fondamentale. Je sais maintenant, je connais le lieu, la date... Tu avais raison... Viens vite, l'heure tourne et joue contre nous...
Andrew"
Que de mystères! Je me retournais vers James qui semblait au stade de la crise de nerf.

- James, connaissez-vous cet Andrew ?

- Oui Mr, enfin... pas personnellement: c'est un ami d'école de Mr Playford, ils ont fait leurs études supérieures ensembles, je crois. Il y a une photo de classe dans le tiroir du bureau de Mr.

Rapidement, j'ouvrais le tiroir que me désignait James. Sous une liasse de papiers sans grande importance je découvris la fameuse photo. Je la tendis à James. Il parcouru d'un regard frénétique les vingt visages de la classe de John à Oxford. Après une courte hésitation, il me désigna un des élèves du dernier rang, assez grand et barraqué.

- Je crois que c'est lui... !

- Merci James ! Et où habite-t-il cet Andrew...Andrew...McTailor ? demandais-je après avoir consulté la liste des élèves inscrite au dos de la photo.

- En Amérique... je crois... mais j'ignore où...

- Merci James !

Le majordome parut hésiter un court instant, comme s'il voulait poser une question, puis se ravisant sortit du bureau et s'éloigna. Pauvre James! Lui qui donnerait sa vie pour John... Au moment où j'allais à mon tour sortir du bureau, mon regard se posa sur la couverture d'un livre de la bibliothèque de John. Pourqoui ce livre avait-il un cache couverture noire ? Bizarre... Je le saisis pour l'examiner mais il m'échappa des mains et tomba sur le sol lourdement. Je le ramassais. Au moment où j'allais le fermer, mon attention fut attirée par une étrange gravure sur la page de droite. Une vieille gravure, juste griffonnée mais dont se dégageait une impression néfaste, violente,... de mort... Mais ce qui m'horrifia le plus, ce ne fut pas le dessin en lui même, au demeurant immonde, mais le fait qu'il représentait la créature de mon cauchemard, la créature que j'avais vu tuer John ! Cette chose répugnante, surement gigantesque, qui représentait vaguement un chien tout droit venu de l'enfer me donna la nausée. Je fermais les yeux, respirais profondemment et essayais de me calmer. Quand je me sentis mieux, je lus la note en dessous de la gravure en faisant attention de ne pas regarder le terrible dessin. La créature était un chien de Tindalos, créature venue d'un monde parallèle, dont la caractéristique principale était une soif de sang humain. Je n'avais peut-être pas rêvé... Je glissais le livre et la photo de classe dans la poche intérieure de mon pardessus et retournais dans le salon. Nerveusement, James faisait la poussière. Il semblait préoccupé, absent, détaché de la réalité... On le comprend aisement.

- James, dis-je, je vais aller en Amérique rejoindre John. Je pense qu'il est de mon devoir d'y aller.

- Puis-je venir avec vous, Mr ?

- Non James : je préfère que vous restiez ici au cas où... Je vous tiendrai au courant régulièrement.

- Je vous fais confiance Mr...

- N'ayez crainte James.

- Bonne chance Mr !

- Merci, j'en aurai besoin...

Je ne croyais pas si bien dire!

De retour chez moi, je m'empressais de faire ma valise, prennant tout ce qui pourrait m'être utile au cours de mon investigation américaine. Sans oublier mon fameux et indispensable calibre 38 (on n'est jamais trop prudent). J'envoyais un télégramme à notre ami Jack Milton, chef de la police de Providence, pour lui expliquer la situation et mon arrivée prochaine aux Etats-Unis. Une fois ceci fait, je me rendais au port. Une fois là bas, je pris un billet aller simple pour New York et montai à bord du paquebot. Quinze jours de voyage...



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